Mercredi 14 février 2001.
Le platelage de bois exotique est fixé à la charpente sur sept longes.
Cela se lit en regardant au sol : il y a sept files de rivets, sans compter les deux derrière les gardes-corps.
Car les deux gardes-corps ne sont pas au ras du bord, comme à l’Archevêché.
Il y a encore bien trente centimètres de ce que l’on peut considérer comme une corniche, et sur lequel les gardes-corps ont leur verticale consolidée par des appuis complémentaires, terminés en arc de cercle.
Entre chaque montant, une croix de Saint-André, complétée par un grillage, le tout peint en vert.
Vert olive, telle est la couleur des lampadaires également.
Ils ont le fût ouvragés, circulaires, comme la lanterne.
Ils sont disposés sur la même ligne que les gardes-corps, si bien que ceux-ci subissent une interruption pour cause d’éclairage.
Seize lampadaires sur le pont.
Comme pour d'autres, ces lampadaires ont des frères sur les ailes.
Certaines planches viennent d’être changées. Elles sont plus claires, bruns rouge clair, pas grisées-empoussiérées-usées, elles sont encore fraîches de la scierie.
Dans l’axe médian, c’est-à-dire exactement de part et d’autre du quatrième rang de rivets, des couples de bancs.
Des gens s’en servent comme sièges, d’autres comme dossiers.
Ils s’asseyent par terre.
À la vérité, des gens qui s’asseyent à même le plancher, la plupart s’adossent aux gardes-corps. Ils tournent donc le dos au fleuve. À travers le garde-corps opposé, ils ne voient pas grand chose, à cause de leur angle de vision. Par contre ils font face à la passerelle, au trafic piétonnier. Ils regardent le spectacle et se proposent comme spectacle.
Il y a aussi le peintre d’Orient. Enfin, peint-il vraiment ? Il installe son chevalet, dispose dessus un petit tableau inachevé. Sa boîte est à ses pieds. Il a souvent une pose nonchalante, un coude sur la lisse. Parfois l’air inspiré, parfois l’air ironique, en général il tourne aussi le dos au fleuve pour s’afficher au regard des passants. Vend-il quelque chose ?
Les lampadaires se font face, de chaque côté. C’est une escouade de veilleurs disciplinés.
Et cependant, la passerelle est froide.
il y fait froid.
Lorsque la bise siffle, elle le fait sur tout Paris, mais cela ne donne pas le même effet sur tous les ponts.
Il ne fait pas exactement le même froid ici
qu’à Nationale qui est un désert humain, y hante un froid de mort ;
qu’à Concorde qui ouvre toutes les portes de l’histoire et le moindre souffle prend des proportions inimaginables ;
qu’au Garigliano, enfin, qui est le pont le plus élevé et surtout, qui fait face à la mer.
Non, ici, le froid est multiplié parce que la confluence piège les curieux. Il fait froid parce qu’à rester trop longtemps à jouir du paysage et des mouvements nautiques, la bise a eu le temps de transpercer les meilleurs manteaux.



